Aujourd’hui, on te connaît comme photographe, modèle et musicienne. Mais si on remonte aux origines, d’où te vient cette urgence de créer ? Quel a été le premier élément déclencheur ? Une image, un son, une rencontre qui t’a fait comprendre que l’art allait devenir ton métier et ta vie.

J’ai grandis auprès d’une mère auteur-compositeur-interprète indépendante. Elle a toujours incarnée pour moi le symbole d’une liberté dans ce choix de vie un peu marginal, avec les inconstances et la précarité que peuvent aussi avoir le milieu artistique. Ce sacrifice d’une vie confortable au profit d’un choix de cœur dans ce qui l’animait vraiment, m’a, je crois, très vite dépeint l’art et la création non pas comme un moyen de parler de sa vie, mais comme une incarnation de la vie elle-même, dans ses élans, ses blessures et ses joies. Au final, je crois que peu importe la finalité de ce que l’on accouche artistiquement. Enfin, disons que c’est un bonus ; si cela nous offre une certaine fierté et si il touche d’autres cœurs. Cependant, je crois que le souffle de vie réside dans l’élan même, celui qui nous porte sans détour vers un monde plus vaste que le monde tangible, c’est pourquoi d’ailleurs ta question est très juste dans le mot que tu as choisi : l’urgence de créer. La même urgence que celle de remplir nos poumons d’air pour ne pas suffoquer ; l’urgence d’habiter ce monde.

Aussi, je me souviens avoir entendu alors que j’étais petite fille le concerto n°23 adagio de Mozart, et avoir été submergée par quelque chose d’indescriptible. Je n’aurais jamais la prétention de pouvoir offrir dans mes productions artistiques le même rayonnement que les artistes que j’admire, mais il était vital pour moi de dédier ma vie à la tentative de prolonger cette chaîne silencieuse de beauté en espérant (à mon échelle) offrir à d’autres cette sensation si précieuse de se sentir moins seuls le temps d’une mélodie, ou d’une image.

Se retrouver à la fois derrière l’objectif comme photographe et devant comme modèle, c’est une démarche intense. Au fil de ta carrière, comment s’est construit cet équilibre ? Est-ce que c’est le besoin de contrôler ton image qui t’a poussée à shooter, ou l’inverse ?

En fait, c’est assez drôle comme histoire. J’ai d’abord travaillé en tant que photographe, et comme tout le monde mon travail a été bouleversé lors de cette fameuse année de confinement durant le COVID. J’étais enfermée chez moi, je n’avais plus personne à prendre en photo, et cette urgence de « faire » commençait à me démanger. Alors je me suis tournée vers l’autoportrait… Non pas dans une démarche narcissique, mais plutôt dans la recherche de savoir ce que l’on ressentait lorsque l’on était de l’autre côté du miroir. Lorsque je photographiais quelqu’un, et que j’étais galvanisée par ce que je recevais visuellement, la générosité du modèle et la beauté de l’instant, j’étais souvent coupée de ce que pouvait ressentir l’autre : Le froid, la faim, la fatigue… lorsque je n’ai plus eu que moi-même à prendre en photo, je me suis rendue compte que la démarche était finalement très constructive car, je ne m’imaginerais jamais être chorégraphe si je n’avais pas appris à danser… Alors comment pourrais-je me prétendre être portraitiste si je n’avais moi-mêmejamais posé ?

En ce qui concerne le contrôle de mon image, ta question est très juste, puisque lorsque l’on commence soi-même à se prendre en photo, en composé en prenant compte de tous nos complexes : des angles qui nous favorisent, la lumière qui masque ce qui nous gêne… Très vite, on s’habitue à s’apprécier conditionnellement aux paramètres qui nous mettent en valeur. Lorsque j’ai finalement signée en agence et que j’ai commencé à poser pour d’autres photographes, j’ai vraiment dû apprendre à déconstruire tout cela et à accepter de lâcher prise, de ne plus être dans cet hyper contrôle de mon image. C’était au début un exercice très difficile… Nous n’avons pas le contrôle de notre maquillage et mise en beauté, ni de la direction artistique, ni du regard que le photographe pose sur nous… Au final, j’ai réussi à me déconstruire en voyant cela comme une forme d’acting. Il n’est plus question vraiment de moi, mais d’une version de moi dédiée à incarner ce que l’autre veut voir, comme un personnage de film.

Comment définirais-tu ta musique et l’approche que tu souhaites y mettre ?

Ma musique est encore au stade embryonnaire, et si j’ai du mal à définir les contours de ce que je veux faire, je sais en revanche ce que je veux préserver : une forme de sincérité absolue. Je ne veux pas faire une musique pensée pour répondre à des codes ou à des tendances commerciales. Mes inspirations puisent autant dans la soul que dans la musique cinématographique, les univers alternatifs et indépendants. J’aimerais écrire des chansons pour les cœurs brisés, mais aussi des chansons qui donnent envie de tomber amoureux, de faire l’amour, de pleurer, de danser lentement. Je suis très attirée par les œuvres qui osent la vulnérabilité et qui accompagne les bouleversements humains… C’est ce que j’aimerais que ma musique accompagnent. Les moments où l’on se sent profondément vivants, dans la peine, la mélancolie ou le désir.

Quand tu crées une image, quel est ton processus ? Tu es plutôt du genre à tout planifier au millimètre près (moodboards, stylisme, lumière) ou tu laisses une grande place à l’improvisation et à l’émotion du moment une fois que le studio est en place ?

Il y a des photographes de la mise en scène, qui orchestrent leur séance et leurs idées au millimètre près un peu comme des peintres qui esquissent leur tableau… J’admire énormément cela, cette capacité de construire une image en amont. Personnellement, j’en suis incapable. Mon cerveau n’arrive pas à figer une image avant de l’avoir rencontrée. J’ai besoin de composer avec ce qui est là. Bien sûr il y a toujours une intention initiale : le lieu, le modèle, l’ambiance recherchée, les tenues. Mais une fois ces éléments réunis, je les laisse danser, et je danse avec eux.

Quel est le matériel indispensable (boîtier, objectifs, système de déclenchement ou retour vidéo) qui te permet de bosser sereinement et de capter exactement ce que tu as en tête ?

J’ai effectivement mon matériel de prédilection : Mon boîtier Canon, et mes objectifs argentiques adaptés à la monture de mon boîtier. J’ai une grande tendresse pour les objectifs M42, les objectifs russes avec leurs bokeh tourbillonnant. J’utilise principalement des focales fixes, plus douces pour les portraits. Mais je suis aussi quelqu’un qui aime énormément jouer avec la lumière. Je peux arriver avec une collection de petits objets trouver en brocante : des miroirs de poche, des cristaux de lustres, des voiles transparents, de la dentelle, du verre… Parfois je me sers même de fleurs ou de mes propres cheveux que je laisse flotter devant l’objectif. Les modèles me regardent d’ailleurs souvent avec un drôle d’air en se demandant ce que je suis en train de faire ! Au fond, tous ces objets ne sont que des médiums pour me permettre de dialoguer avec mon principal sujet de fascination : la lumière. C’est elle mon outil indispensable pour réussir une photo et c’est elle qui va guider la photographie.

Tes images ont une signature visuelle très forte, presque picturale. Sans entrer dans une liste infinie de logiciels, c’est quoi ta philosophie en retouche ? Tu passes beaucoup de temps sur Photoshop et tes plugins pour transformer la réalité, ou tout se joue dès la prise de vue avec la lumière ?

J’ai mis très très longtemps à utiliser des presets déjà préparés sur Lightroom. J’ai essayé de créer le mien, mais en fait, c’est assez impossible pour moi à utiliser, car ma lumière n’est jamais la même… Je travaille principalement avec le soleil, et les presets sont surtout utilisables pour des installations lumière en studios bien précises. Ce que je rajoute en général systématiquement, c’est le bruit, ou le grain (je ne sais pas quel terme est le plus approprié). J’aime qu’il y ait une légère texture. Dans ma retouche, j’essaye de faire en sorte qu’elle n’ait pas de datation historique possible. J’aime l’idée que mes photos aient un côté intemporelles.

Tu as déjà exploré la photo, le modeling et la musique. Vers quels territoires as-tu envie de t’aventurer maintenant ? Y a-t-il un projet fou, un nouveau médium ou une collaboration que tu n’as pas encore osé tester mais qui te fait de l’œil pour la suite ?

Ce que je vais dire paraîtra sans doute très cliché, mais je suis profondément attirée par le cinéma. C’est pour moi le médium qui condense tout ce que j’aime explorer : l’incarnation, la beauté de l’image, la lumière, la musique et la création d’une atmosphère. J’aimerais énormément me mettre au service de la vision d’un réalisateur ou d’une réalisatrice, pouvoir me réinventer complètement et sortir de moi-même. On relie souvent le mannequinat au cinéma, car il y a sans doute un apprentissage commun du rapport à la caméra, à l’image et à la photogénie. Maisparadoxalement, ce qui m’intéresse au cinéma n’est pas de chercher à être belle. J’aime ces acteurs et actrices qui osent se montrer dans une vérité plus brute, qui n’ont pas peur de se transformer, de vieillir ou de s’éloigner d’une beauté conventionnelle. J’ai toujours été fascinée par ce cachet particulier que l’on retrouve chez beaucoup d’acteurs britanniques, comme Tilda Swinton, Benedict Cumberbatch ou Eddie Redmayne : des visages singuliers, difficiles à enfermer dans une catégorie, qui semblent pouvoir devenir mille personnes différentes.

Quand tu regardes le chemin parcouru et que tu te projettes dans quelques années, où aimerais-tu emmener ton art ? Qu’est-ce que tu aimerais que les gens retiennent de ton univers et de ton message à travers ton travail ?

Je me souviens qu’un jour, par simple curiosité, j’ai tapé mon nom sur internet et je suis tombée sur une publication Reddit dont j’ignorais l’existence. Une anonyme y partageait mes photos en écrivant : « J’ai toujours eu du mal à accepter mon nez, mais voir des modèles comme celle-ci m’aide chaque jour un peu plus à l’accepter. » Je n’ai que 32 ans, mais la gratitude que j’ai ressentie à cet instant m’a fait comprendre que peu importe où ma carrière me mènera, si j’ai pu contribuer ne serait-ce qu’un peu à ce qu’une personne se regarde avec davantage de douceur, alors j’ai déjà gagné quelque chose d’immense !! Je suis fière de ne pas avoir cédé aux moqueries ou aux remarques de certains professionnels qui considéraient mon nez comme un trait « trop grossier » pour mon visage. Mon idéal serait qu’un profil aquilin ne soit plus intégré comme « un geste d’inclusion » mais simplement comme une beauté parmi d’autres.

(Le post en question : https://www.reddit.com/r/BigNoseLadies/comments/123mrln/not_me_but_wanted_to_share_a_model_i_found_on/ )

Pour la suite, j’aimerais continuer à créer des projets qui m’appartiennent davantage : un EP de musique auquel j’aurais participé à chaque étape, un film ou un court-métrage dans lequel je pourrais m’incarner autrement. Mais surtout… J’aimerais que mon travail donne envie aux personnes qui se sentent enfermées par une différence… Qu’elle soit physique, liée à un handicap, (je suis moi-même atteinte de la sclérose en plaques), à une neuroatypie ou à toute autre barrière que la société leur renvoie… : de croire qu’il existe toujours des chemins de traverse. La vie ne ressemble pas toujours au parcours que l’on avait imaginé, mais cela ne veut pas dire qu’elle ne peut pas être belle.

Lien: https://www.instagram.com/amaesis/
Photos: https://www.instagram.com/kuroh.photography/

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